EMMAUS Évangile de la messe du soir de Pâques
Saint Luc, chapitre 24
L’écoute
C
e qui me frappe d’abord, dans ce texte, -peut-être le plus beau
de tous les textes de la bible,- c’est que Jésus, d’abord, ne fait
rien. Simplement, Il écoute. Jésus simplement écoute
ces deux passants. Est-ce que nous écoutons les autres ? Avant
le parler. Faire silence, ce n’est pas se taire, on le croit trop souvent.
Faire silence avec les autres, c’est d’abord : les écouter.
Ce n’est pas parce qu’on voit, qu’on y croit !
D
euxième chose qui me frappe dans ce récit : ces passants,
ils voient Jésus, mais ils ne Le croient pas. Souvent, on entend
: Si jamais je voyais Dieu, je croirais tout de suite en Lui. Là,
ils voient Jésus, mais ils n’y croient pas. Vous voyez, ce n’est pas
parce qu’on voit, qu’on croit. Je crois que ce que je vois , dit-on
parfois. Mais, là, même ce qu’ils voient, ils n’y croient pas.
Alors, nous, même si on voyait Jésus, est-ce qu’on croirait
en Lui ? ce n’est pas si sûr ... L’amour ne voit pas d’abord avec
les yeux, dit Shakespeare, mais d’abord avec le cœur.
Le secret de l’amour : ce n’est pas s’agripper à l’autre, c’est
plutôt chercher à lui manquer !
T
roisième chose : à la fin de leur marche avec Jésus,
Jésus les quitte. Et c’est eux qui insistent pour qu’Il reste à
dîner. Jésus n’est pas un gourou. L’Église n’est pas
une secte. Jésus s’éloigne souvent dans notre vie de nous,
pour creuser notre désir. Il nous invite par là à creuser
notre rencontre avec Lui. Il faut la distance avec celui qu’on aime, pour
qu’on Le désire.. Le secret de l’amour, ce n’est pas s’agripper à
l‘autre, mais c’est chercher à lui manquer, dans le but après
de se retrouver avec plus de désir encore !.
De la convention à la conviction !
Ce n’est pas parce qu’on dit le je crois en Dieu, qu’on a la foi
!
J
ésus, quand Il marche avec eux, Il fait l’idiot avec eux
, pardonnez-moi l’expression. Il leur explique tout, mais ils n’y comprennent
rien. Est-ce que vous connaissez tous votre credo ? Oui, votre Je crois
en Dieu ? Nous le récitons tous, chaque dimanche, à la
messe. Voici des disciples, qui sont tristes, et qui connaissent intégralement
la foi. Jésus, là, leur fait réciter le je crois
en Dieu. Mais : sont-ils croyants, pour autant ? Sont-ils chrétiens
? Non ! mais reprenez cet évangile : ils récitent tout,
ces passants d‘Emmaüs, y compris la résurrection. Certaines
femmes ont vu le tombeau ouvert... Et, nous, quand nous croyons à
la résurrection, nous n’avons pas plus vu que les autres, le Christ
: nous croyons au témoignage des autres. Donc, ils récitent
tout leur je crois en Dieu, et ils ne sont pas plus chrétiens
pour autant !
Qu’est- ce qui va se produire, pour que leurs yeux s’ouvrent enfin
? Eh bien, c’est à la fin, quand ils ont faim, quand Il leur partage
le Pain. C’est la rencontre avec Jésus, qui fera qu’ils comprendront
tout, et que enfin, ils seront croyants. Tant que nous n’avons pas rencontré
Jésus, nous ne sommes pas encore croyants, nous n’avons pas la foi.
Nous sommes encore dans les conventions ;
nous ne sommes pas dans les convictions !
Passer de l’image, à la réalité. Dans la vie de couple
I
ls avaient une image de Jésus. Et, ils vont avoir à
quitter cette image, pour arriver à la vraie personne de Jésus.
De prophète, il faudra qu’il devienne Christ pour eux. Pour eux,
c’était un Prophète, mais ce n’était pas encore le Christ
! Et leur effondrement du début est à la mesure de l’espérance
qu’ils avaient nourri en lui.
Leur déception est à la mesure de leur possession.
Ils pensaient que c’était lui, le roi, le messie. Tout est fermé
en eux, exactement comme ce tombeau qui s’était refermé vendredi
soir.
Pour moi, Emmaüs, c’est souvent un homme et une femme : application
dans nos couples aujourd’hui
E
t c’est très curieux : les mots le disent bien. Ils
s’entretenaient, ils devisaient, ils discutaient, tout ceci se passe
dans leur tête. Ils sont hyper-intellos. C’est tout virtuel, chez
eux. Eux-mêmes, dans leur réel ils sont absents. Ils sont restés
dans ce passé idéalisé. Cette étape dans la
vie d’un couple n’attend pas des années ; ça peut être
une façade, à laquelle on s‘accroche. On peut s‘accrocher aussi
à une seule étape du passé. Mais il va falloir mourir
à cette image que l’on a faite en nous.
Le coup de foudre ? Ca ne suffit pas !
E
n fait, ils avaient eu le coup de foudre. Mais nous savons
que le coup de foudre, ça ne suffit pas. Il faut le lent apprentissage
de la relation à l’autre, pour le découvrir en profondeur.
En fait, c’est un peu comme dans le couple. On entretient vite une image
de l’amour, bien plus qu’une relation vraie avec celui qu’on aime. On tient
parfois plus à l’idée du mariage, à l’idée du
couple, à l’idée de l’amour qu’on se fait, qu’à notre
mari, qu’à notre femme.
Attention à l’image de l’autre !
On enferme vite l’autre dans une image. Ainsi l’autre ne peut plus être
vraiment lui-même. On ne donne plus, à l’autre, la possibilité
d’être lui-même. Toute ma vie, j’ai été ce
que les autres m’ont demandé que je sois ! C’est terrible, cette
parole que j’ai entendue d’une jeune femme, un jour !
Et comme l’autre ne peut pas répondre à toute ma demande,
on peut casser, à cause de ça. Alors, vite, l’image
du couple modèle qu’on voudrait donner, mais qu’on ne peut pas donner,
cette image tombe en morceaux. Ca fait mal quand on tombe, car on se heurte
à quelque chose, à la réalité.
Moi, je ne marie que des fiancés qui un jour ont été
déçus par l’autre. Parce que souvent on aime une image de
l’autre : la déception me fait passer de l’image à la réalité,
l’humble, mais merveilleuse réalité. Car dans l’image, il,
elle n’est pas elle-même ; mais dans la réalité,
c’est bien lui, c’est bien elle !
On peut même être amoureux de son histoire d’amour, hélas,
dans le coup de foudre, hélas, qui nous emporte. Mais est-ce vraiment
l‘autre ?
Car, après, il faut mettre la main
dans le cambouis de l‘amour au quotidien,
mais ça, c‘est drôlement compliqué !
Vivre dans le respect du bien et du mal, dit Xavier Thévenot,
c’est vivre dans le respect du manque. Il ne faut pas gommer
les manques, les différences. Dans le couple, on risque de ne plus
oser une opinion différente, au nom de la paix et de l’harmonie.
Là, comme les pèlerins d’Emmaüs, on peut faire route,
mais on n’avance plus du tout.
Au début de la rencontre, ils ne Le reconnaissent pas. Ça
veut dire que c’est Jésus, et Lui seul, qui a l’initiative de la
rencontre. C’est toujours Dieu qui a l’initiative, même quand Il se
laisse chercher. Nous sommes la seule religion où c’est d’abord
Dieu qui recherche l’homme, alors que dans les autres religions, c’est d’abord
l’homme qui recherche Dieu.
On peut avoir une vie apparemment aisée, avoir de la joie, mais très
peu de paix. Ils ont eu la joie d’avoir connu un peu Jésus. Mais
ils ont perdu la paix.
Les passants sont bouleversés. C’est souvent à l’occasion
d’un bouleversement dans un couple, dans une famille : peut-être un
déménagement, un changement professionnel, des enfants qui
se marient, le chômage, l’arrivée d’un enfant, on s’aperçoit
alors que ce qui était seulement des failles deviennent des gouffres.
Il ne faut pas forcément maudire ces évènements, qui
sont des révélateurs. Et ils permettent à l’Esprit
Saint de s’infiltrer, et de proposer un recommencement, de se ressaisir.
Jésus regarde la dernière lueur du désir de ces passants.
Ce sera un passage. Il faudra mourir à ce qu’ils savaient, à
ce qu’ils imaginaient de Jésus, pour naître progressivement
à un tout autre possible. Ils vont passer d’un discours sur Dieu
à une écoute de la parole de Dieu. Jésus au début
écoute. Et eux, après, vont eux aussi écouter. Dans
le couple, c’est passer du discours rabâché, des phrases toutes
faites, déjà entendues, à une parole écoutée,
à une parole vécue, au présent. Abandonner ses idées
sûres sur l’autre, sur son conjoint est un véritable acte de
dépossession, et de dépouillement.
C’est la croix : Ne fallait-il pas que le Messie souffrit tout cela pour
rentrer dans sa gloire ? Instinctivement, nous gommons la croix dans
notre vie.
Le premier matin, de notre amour commun
C’est à la fraction du pain, qu’Il se laisse reconnaître
C’
est des gestes apparemment banals : rompre le pain, partager, en donner aux
autres, pas de sensationnel ! Dieu ne fait jamais de bruit. Ils se souviennent
des mêmes gestes qu’Il avait fait avec la multiplication du pain.
Il faut toujours se souvenir du premier matin de notre amour commun, en couple.
C’est cela faire anamnèse. Et ce geste apparemment insignifiant est
un geste bien plus porteur de message que les mots.
Ce n’est pas que des mots, la vie avec Dieu. Et ce n’est pas pendant
que Jésus leur parle, qu’ils se convertissent, mais : au geste. Tous,
nous avons dans notre mémoire un moment, qui est souvenir d’amour,
un moment merveilleux de bonheur, de communion. Et ce geste est gardé
dans la mémoire du couple. Moment merveilleux pour la vie du couple,
que la reconnaissance se fait sans mot, puisque cela n’appartient qu’à
eux. Un jour, par hasard, tu passes à la cuisine ; l’autre fait un
geste, ça y est ; tu reconnais ce matin-là, cette soirée-là
.... c’est ton Emmaüs à toi .
Vous voyez qu’on peut rencontrer Dieu, même dans des conditions nettement
défavorables : ils étaient abattus, et fatigués surtout
par le chemin. On peut rencontrer Dieu même dans nos passages
à vide. En nous faisant rentrer dans Sa vérité, celle
de Jésus, on accepte le face à face de nos vérités,
et de nos différences.
Le fait qu’en se disant que leur cœur était tout brûlant, en
se le disant l’un à l’autre, les passants ont une preuve de l’authenticité
de cette rencontre. La Parole de Dieu ouvre les yeux, et notre amour.
Notre intelligence est nécessaire dans la rencontre avec Dieu, mais
elle n’est pas suffisante ; le cœur a besoin d’être touché,
d’être brûlé. Les sens aussi : nos oreilles ont entendu,
nos yeux ont vu, et notre cœur est brûlant.
Ils reviennent tout de suite à Jérusalem. Conséquence
de la rencontre avec Dieu, c’est la force de la mission. Ils vont à
Jérusalem, c’est à dire d’où ils venaient. De la tristesse,
ils vont à la joie. De la discussion, ils rentrent en communion. C’est
l’engagement vers les autres. Ils ne peuvent plus garder pour eux la nouvelle.
On n’allume un feu, que par du feu. Il faut qu’on ait le feu en nous,
pour le passer aux autres. Et le feu ne peut éclairer autour,
que parce qu’il brûle. Brûlons d’amour, comme ces pèlerins
d’Emmaüs. Non. Ne prenons pas le chemin d’Emmaüs, mais prenons
le chemin de Jérusalem.
La foi n’est plus alors une simple adhésion à un message
; c’est finalement la vision d’un visage. Ils sont croyants. Et j’aime
cette phrase de Pierre Goursat qui le disait : Au lieu de douter de
ta foi, et de croire à tes doutes, eh bien doute plutôt de
tes doutes, et crois en ta foi ! Peut-on douter de Maman, de Papa,
si c’est une vraie mère, un vrai père ?
Pour être prêt à espérer dans tout ce qui ne nous
trompe pas, il faut parfois avant désespérer dans tout ce qui
nous trompe, disait Bernanos.
Dieu ouvre toujours une issue,
dans l’impasse la plus absolue !
Le premier de cordée ne dit jamais, arrivé au sommet : "Je
suis arrivé !"
Q
uand le premier de cordée arrive au sommet, qu’est-ce qu’il dit
? Il ne dit pas : Zen ! Je suis arrivé ? non ! Il dit : Nous
sommes arrivés, nous y sommes, enfin ! La victoire du Ressuscité,
c’est notre victoire à nous aussi. Il est le premier né
d’entre les morts, dit saint Paul. Jésus est comme le premier
de cordée. Jésus, arrivé dans la gloire du Père,
nous dit : Nous y sommes déjà ! Et les disciples, avec
les autres à Jérusalem.
C’est le feu qui brûle le cœur. C’est ce feu intérieur. Une
petite étincelle, ça suffit !
Une petite étincelle, O miracle de vie,
peut vraiment déclencher un immense incendie !
Bonne Pâques à tous !
Père Gilles le Tourneur
2, allée des Oliviers Le Pyanet
834OO HYÈRES
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