LA PARABOLE DE L’ENFANT PRODIGUE
Luc 15, versets 1 et versets 11
à 32
4ème dimanche de carême.
T
ous les publicains, et les gens de mauvaise vie s’approchaient de Jésus
pour l’entendre. Est-ce que j’ai l’auditoire qu’il me faut ce matin ? Je
ne sais pas ! Est-ce que vous êtes des gens un peu bizarres, pas très
fréquentables ? Qu’est-ce qui vous fait approcher de Jésus
? Qu’est-ce qui vous attire chez Jésus ?
" Un père avait 2 fils "... oui, mais 2 fils n’avaient
pas de père...
c’est toute l’histoire de l’humanité que l’on voit là : l’histoire
du retour au Père, du retour à la maison du Père !
Jésus n’est venu que pour ça : nous proposer de rentrer à
la maison, chez lui, chez son Père !
Autre remarque : une parabole, dit-on, c’est une histoire inventée.
Mais là, ce n’est pas une histoire inventée ... c’est une
histoire vraie, c’est notre histoire à chacun : tous, nous avons eu
à certains moments de notre vie : une période " enfant
prodigue ".
Enfin, c’est l’histoire de la course du vieillard. Le père,
bien âgé, se met à courir, quand il voit son fils au
loin. Jamais cette histoire n’aurait pu être inventée par des
hommes, à l’époque, ça ne passait pas ! Le père
de famille, c’était un " personnage " ! On garde sa dignité,
quand on est père. Enfin. On ne s’amuse pas à courir après
un enfant qui a fait n’importe quoi !
Non. Ce n’est pas un homme, à l’époque, qui aurait pu inventer
" une histoire comme ça ! " Personne ne l’aurait cru.
Ce ne pouvait venir que de " là-haut " ! On n’y aurait
mème pas pensé. À l’époque. Oui, cette histoire
n’aurait pas pu être inventée. Dans le monde de l’époque
romaine et juive, où vivait Jésus, ce n’était même
pas pensable ! Ca ne peut pas venir des hommes ! Et puis , enfin, est-ce
que vous croyez que le titre " Enfant prodigue " est bien juste
? Le personnage principal, ce n’est pas le fils qui gaspille, c’est le père
! Moi je l’appelerais plutot : " Histoire du Père prodigue ",
car il dépense tout pour son fils : il lui donne d’abord l’héritage
; puis, il organise une fête superbe, qui a dû lui coûter
bien des euros, non ? Vous ne croyez pas ?
Le père commence un ulcère, quand il voit son fils dans la
misère !
Mais, écoutons plutôt l’histoire, telle qu’elle s’est passée.
Nos frères protestants disent très justement : au lieu de
" lire " la bible, ils disent : " J’écoute la bible
! " Alors, écoutons.
Tout d’abord, l’enfant réclame sa part : pour se mettre " à
part ".
Et puis, il la réclame à son père. On ne peut pas
imaginer de rupture plus totale : quand on demande l’héritage, ça
veut dire que le vieux est mort ! Papa est mort ! C’est comme si
c’était déjà fait. C’est la mort " du vieux "
: c’est la mort de Dieu ! Les philosophes nous l’ont très bien
expliquée : le père est gênant, Dieu est gênant,
Il nous empêche de vivre. Alors, il vaut mieux qu’Il meurt. On a
déjà tué le père, 20 siècles avant notre
ère !
Et le père le laisse partir. Moi, je connais des pères qui
auraient enfermé leur enfant : " Tu vas travailler ce week-end
!, Pour réussir ton bac, hein ! ... Pour tes concours.. Hein ? Oui
? Ou zut ! Tu n’arriveras à rien " Non ! Le père le
laisse partir. C’est notre liberté. On ne peut pas nous obliger
à aimer. On ne peut pas nous obliger à embrasser une mère,
un père. Là, c’est les limites du cœur.
L’héritage
L
a liberté de gérer l’héritage. " J’ai un corps,
j’en fais ce que je veux ! La mer est à moi, tant pis si elle devient
une poubelle... la montagne ? je fais ce que je veux ! Je fais du hors piste
! Et, tant pis si ça fait des avalanches ... ce n’est pas moi qui
serais en dessous ! Et tant pis si les gendarmes et les pompiers risquent
leur vie pour venir me chercher en pleine tempête ... j’en ai rien
à faire " .. Vous voyez : la tentation, c’est de gérer
par nous-mêmes notre part d’héritage. Et le monde devient vite,
très vite pollué, parce que cet héritage, je n’ai pas
vu que c’était aussi pour les générations futures !
Le père, puis son fils, puis son fils, à nouveau... Cet héritage
ne nous appartient pas, il est à transmettre, comme tous les héritages
! " Je n’en suis pas le propriétaire, mais le dépositaire.
Mon corps, il ne m’appartient pas, je n’en fais pas ce que je veux. Je ne
le drogue pas : qui c’est qui va me soigner ? Quel psy ? ... La mer ? Je
la respecte. La montagne ? je ne provoque pas des avalanches en faisant
inconsciemment du hors-piste, car ce n’est pas moi qui recevrait l’avalanche
! c’est les autres ! " Et tout comme ça ! Non, de l’héritage,
je n’en suis pas le propriétaire, mais le dépositaire.
Le fils reviendra un jour. Mais ce ne sera pas parce qu’il a conscience
de son énormité, non ! mais c’est tout simplement parce qu’il
aura faim. Il se souvient que chez papa, on mange ! il se souvient que sa
vie, chez lui, c’était nettement plus agréable !
J’ai très peur des grand-mères de la 3ème
génération. C’est à dire des filles de 12 ans, qui
deviendront grand-mères dans 4O ans. Car, quand on interroge des enfants
du catéchisme, CM1, CM2, vous leur demandez : " Qui t’a parlé
en premier de Jésus, de Dieu ? " Réponse, très
souvent : " C’est grand-mère ; c’est grand-père : nous
étions en vacances. Et puis, là, sur le mur, il y avait
une croix, il y avait une statue, et puis j’ai posé des questions... "
Un monde qui a perdu la mémoire, risque toujours de refaire les erreurs
de l’histoire ! Un monde qui ne sait plus d’où il vient, ne sait
plus toujours où il va. Un enfant qui ne sait pas d’où il
vient : (de Dieu), il ne saura pas où il va. " Nous ne sommes
pas les fils et les filles du hasard, dit Tertullien au IIème
siècle, mais nous sommes les fils et les filles de la tendresse
! " Ce jeune, de la parabole, il a la mémoire de ce qu’il vivait
chez son père, et c’est franchement super !
C’est très éclairant sur le bonheur. Car le monde est plein
de gens heureux, mais qui ne savent pas qu’ils sont heureux. Terrible !
Adam et Eve étaient heureux au paradis, mais ils ne le savaient pas
: ils quittent le paradis. Et ce n’est qu’après qu’ils le disent :
" Ah ! ce qu’on y était bien, avant ! " Le fils à
Papa, dans cette histoire, , ce n’est qu’après qu’il se dit : " Chez
Papa, c’était trop bien ! Je pouvais manger quand j’avais faim !
Je pouvais manger normalement ! " On n’est jamais " synchro "
Dommage !
Et puis, cette chose incroyable : l’enfant retrouve son père
au milieu des cochons : il faut parfois tomber, pour trouver l’absolu de
notre désir profond ! C’est parfois au cœur de notre péché,
quand on est au 36ème dessous, quand ont est à bout
de tout, quand on est tout au bout, qu’on trouve Dieu.
Il crève la faim. Le péché l’a détruit. Il
nous faut le haïr. Saint Augustin le dit très bien : "Si
vous ne pouvez pas ne pas commettre le péché, ayez au moins
la haine de votre péché ! Si vous ne pouvez pas être
unis à Dieu en commettant le péché, vous pouvez être
unis à Dieu en ayant la haine de votre péché "
Et, il dit ailleurs : "Quand le péché s’approche de
toi, il te dit : Je t’aime ! Mais quand le péché est installé
dans ton cœur, et que tu ne peux plus t’en sortir, il te dit tranquillement
: Je te hais ! "
La porte qui grince ? L’escalier qui craque dans la nuit
Et dites, vous l’entendez, cette porte qui grince ? Cet escalier qui craque
dans la nuit ? Mais : c’est peut-être lui : peut-être lui, qu’il
rentre cette nuit ! Vous vous ne l’entendez pas ; mais, le père,
lui, il ne peut pas en dormir, vous comprenez. Il l’attend depuis des années.
Il attend, il ne fait qu’attendre. Un père qui n’attend pas, ce
n’est pas un vrai père !
Celui qui aime, attend, nous dit Montherlant. La patience du père.
Mais c’est fou, Mais c’est dingue. Un père, c’est celui qui attend
; sinon, dit Péguy, il n’est pas père. Chaque nuit, chaque
soir, c’est peut-être lui. C’est sûrement lui. Ça ne
peut être que lui. Peut-être qu’au lieu de nous priver de chocolat
quand on est en carême, on pourrait tous faire un effort de patience...
pour mieux aimer. Supporter son enfant, supporter son papa, ou sa maman,
supporter son conjoint. Mon conjoint n’est pas un fardeau, mais c’est
un cadeau ! Surtout le prendre tel qu’il est, nous accepter différents,
voilà un carême et un chantier étonnant !
E
nfin, le voilà. Il est de retour, là, devant vous, devant
son père, en haillons, extraordinaire ! Le fils ne peut pas parler.
Il n’a pas le temps. Et puis, il est trop épuisé, il en a
trop marre ! c’est trop lourd, il n’a pas le temps. " Vite, faisons
la fête... on sert le champagne, il coule à flots... vous ne pouvez
pas comprendre : mon fils : il revient vivant. " J’ai toujours rêvé
qu’à coté du confessionnal, dans les églises, il y ait
un comptoir, où on serve le champagne ! Mais vous ne pouvez
pas comprendre, si vous n’êtes pas papa ! Mais, mais c’est une fête
extraordinaire, quelqu’un qui a retrouvé Dieu, quelqu’un qui a retrouvé
l’Esprit saint, la paix et le bonheur d’être aimé encore !
Le père a déjà tout oublié. Lui qui avait
gardé, pour lui, toute sa peine, jusqu’à la fin, il est incapable
de garder toute sa joie pour lui : il lui faut " the " fête,
et une fête pour tous ! Hélas ! Il y en a un qui n’a pas oublié
: c’est le frère aimé. Mais est-il encore son vrai frère,
pour lui ? Notez bien ce qu’il dit à son père : Ton fils,
lui qui a fait n’importe quoi, qui a tout dépensé avec des
filles... il ne dit pas mon frère, mais : Ton fils
!. Ce n’est plus pour lui son frère, ça !
Il a honte de son frère. Il le renconrtrerait dans la rue, mais il
change de trottoir . Ce n’est donc plus son père. Quand on refuse
son frère, j’ai souvent remarqué qu’on refusait par la mène
occasion son père !
Et on arrive à cette chose extraordinaire : c’est que le fils
ainé, lui qui était " dans la maison ", il se trouve
tout à coup en dehors de la maison. Et le fils cadet, le fils prodigue,
lui qui était en dehors de la maison, il se trouve de nouveau dans
la maison. Tout est renversé, avec Dieu. Il voit toujours très
loin, il voit plus loin que nous. Il voit la qualité du cœur.
Le père pardonne comme Il respire. Le fils ainé se compare
et se retire !
D
emandons de ne jamais nous comparer entre frères. Comparaison
n’est pas raison ! Chacun a sa propre histoire. Même celui
qui se croit parfait, il ne dit pas en fait ce qui est vrai. Il
peut alors se passer de Dieu, puisque pour lui, il est déjà
sauvé. Il n’a plus besoin de sauveur, le parfait . C’est
ça, le péché de ceux qui se croient parfaits. Le fils
perdu a su revenir de son péché. Mais le fils ainé,
le fils vertueux, saura-t-il revenir de sa propre perfection ? Dieu ne
veut pas des âmes parfaites ; Il veut d’abord des âmes offertes
.. Des âmes brûlées par la seule force de Son seul
amour. " Il y a pire qu’une âme pécheresse, disait Charles
Péguy, c’est une âme habituée, une âme qui ne mouille
plus à la grâce ! "
Le fils ainé, il est habitué. Il ne voit plus la merveille
qu’il y a d’habiter chez son père, quand on a la chance d’en avoir
un ! Il y en a tellement qui n’ont plus de papa.
Oui, aimer son père : apprécier son amour. Aimer son frère
: apprécier son retour !
C
ette page est peut-être, après les récits de la passion
et de la résurrection, après celui de la transfiguration, le
plus beau passage de l’évangile et de l’Écriture. Cest pour
moi une des plus belles pages de la littérature. Pâques, ça
veut dire : passage. Tous les passages de l’évangile, c’est
un passage de Jésus dans ta vie, c’est un passage de son Esprit !
C’est Pâques aussi !
Le fils perdu et retrouvé, c’est le bonheur retrouvé,
ou bien trouvé tout simplement. Quel que soit ton passé,
quel que soit mon passé, je peux encore aimer. Je peux encore me plonger
dans cet océan de tendresse, je peux encore rentrer à la maison.
Celle du Père.
J’aurais même commis tous les crimes possibles de la terre, je
me jetterai avec la mème confiance éperdue dans les bras de
mon père, disait sainte Thérèse de Lisieux (Normandie),
la veille de sa mort. Les crimes, dans le langage de l’époque, c’est
ce qu’on appelait les péchés mortels : mortels, c’est
à dire, qui font mourir l’amour, qui tuent la relation.
Vous connaissez la différence entre un adulte, et un papa ? L’adulte,
il ne sait vraiment pas. Mais le père, il sait ! Il sait quoi ?
Il sait que son fils, il restera toujours son fils, quoi qu’il fasse. .
Mon fils, ma fille, toujours ils le resteront. Il aurait peut-être
blessé, tout cassé dans la maison, c’est encore mon enfant,
jusqu’au bout éternellement. Oui, c’est mon père, et je suis
toujours chez moi. Moi ? Même moi ? Oui, même moi, moi, avec
mon passé, avec mon péché.
Tout ce qui est moi, est à toi. Nous avons retrouvé la joie.
Père GILLES LE TOURNEUR
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