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Nouvelles communautés : La maturité ecclésiale pour une nouvelle évangélisation

  Publié le mardi 2 octobre 2007 , par Yann de Rauglaudre

Le 29 septembre 2007, monseigneur Dominique Rey a invité les membres des communautés nouvelles et des mouvements ecclésiaux à une journée de rencontre fraternelle à La Castille en présence de plusieurs fondateurs de communautés et de monsieur Guzmán Carriquiry Lecour, sous-secrétaire au Conseil pontifical pour les Laïcs, qui a fait une magnifique intervention, pétrie de la lecture des encycliques et de l’enseignement de nos papes sur le thème : "Les communautés nouvelles et les nouveaux mouvements ecclésiaux sont appelés à entrer dans une maturité ecclésiale au service de la nouvelle évangélisation".
Voici l’intégralité de son intervention.


Une réponse providentielle et le défi de sa maturité

Tout d’abord, je tiens particulièrement à remercier Son Excellence monseigneur Dominique Rey de m’avoir cordialement invité à participer à ce Congrès qu’il a convoqué lui-même dans cette Eglise de Dieu qui est à Toulon avec les communautés nouvelles et les mouvements ecclésiaux qui y sont présents. C’est un plaisir de vous rencontrer tous et de partager quelques réflexions concernant le thème qui m’a été proposé : "La maturité ecclésiale au service de la nouvelle évangélisation".

La référence à la maturité ecclésiale des mouvements et des communautés nouvelles nous renvoie explicitement à l’allocution que Jean Paul II a prononcée le 30 mai 1997, au moment du grand rassemblement de la place Saint-Pierre, allocution qui condense le riche magistère du Pape quant au discernement, à la reconnaissance, à l’encouragement et à l’orientation de la floraison de ces nouvelles réalités ecclésiales comme don de l’Esprit Saint, un signe d’espérance pour la mission de l’Eglise au service des hommes de notre temps, une des nouveautés les plus surprenantes, enrichissantes et prometteuses que la Providence de Dieu a réservée pour cette phase de la catholicité. "Dans notre monde, souvent dominé par une culture sécularisée qui crée et promeut des modèles de vie sans Dieu", où "la foi de tant de personnes est mise à dure épreuve et est souvent étouffée et éteinte", on ressent avec urgence "la nécessité d’une annonce forte et d’une formation chrétienne solide et approfondie. Nous avons besoin aujourd’hui de chrétiens mûrs, conscients de leur identité baptismale, de leur vocation et mission dans l’Eglise et le monde ! Nous avons besoin de communautés chrétiennes vivantes ! Et voici alors les mouvements ecclésiaux et les communautés nouvelles : ceux-ci sont la réponse suscitée par l’Esprit Saint à ce défi dramatique de fin de millénaire. Vous êtes cette réponse providentielle !". Qui ne garde pas parmi nous, en mémoire et dans son cœur, ces mots prononcés avec une grande force de conviction par Jean-Paul II ? Nous savons bien que cette conviction fut partagé par un de ses intimes collaborateurs, fidèle, intelligent, comme Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, le cardinal Joseph Ratzinger. Il existe à cet égard une profonde harmonie et continuité entre le pontificat de Jean-Paul II et celui de Benoît XVI. Nous en avons tous été témoins lors du grand rassemblement du 3 juin 2006, place Saint-Pierre. "Mon vénéré prédécesseur, Jean-Paul II – rappelait Benoît XVI le 8 février 2007 - a présenté les Mouvements et les Communautés nouvelles apparus ces dernières années comme un don providentiel de l’Esprit Saint à l’Eglise pour répondre de manière efficace aux défis de notre époque". Et il poursuivait en affirmant : "Et vous savez que j’en suis également convaincu". Je l’ai exprimé "lorsque j’étais encore professeur, puis cardinal".

Fruit du Concile

Ils sont providentiels – expliquait Jean-Paul II – parce qu’ils "représentent l’un des fruits les plus significatifs de ce printemps de l’Eglise, déjà annoncé par le Concile Vatican II, mais malheureusement souvent entravé par le processus de la sécularisation qui se développe" (cf. Message au Congrès mondial des mouvements, 27 mai 1998). Plus encore : dans son éclairant texte sur la "lieu théologique des mouvements ecclésiaux", celui qui était alors le cardinal Joseph Ratzinger faisait observer qu’à certains carrefours de l’histoire, de changement d’époque, où la tradition chrétienne semble mise en question, de nombreux charismes se concentrent en temps opportun, comme des grappes, de nombreux et différents charismes visant à rénover cette tradition à partir de sa source, re-proposée avec son radicalisme et son évidence évangélique, et suscitant de nouveaux mouvements de sanctification des personnes et d’évangélisation de la culture émergente. Or c’est ce qui arrive aujourd’hui ! "Il est significatif à cet égard – disait Jean-Paul II le 18 novembre 1984 – que l’Esprit, pour poursuivre avec l’homme actuel ce dialogue commencé par Dieu dans le Christ et prolongé au long de l’histoire chrétienne, ait suscité dans l’Eglise contemporaine de multiples mouvements ecclésiaux". Et, à une autre occasion, le 29 septembre 1985, il réaffirmait encore : "L’Eglise, née de la passion et de la résurrection du Christ et de l’effusion de l’Esprit, et propagée dans le monde entier et en tous les temps sur le fondement des apôtres, a été enrichie durant des siècles par la grâce de dons toujours nouveaux. Ceux-ci lui ont permis, aux diverses époques, d’être présente sous une forme nouvelle et appropriée à la soif de beauté et de justice que le Christ a suscitée dans le cœur des hommes et dont Lui-même est l’unique réponse satisfaisante et accomplie".

Vers la maturité ecclésiale

Dans le même discours du 30 mai 1998, le Pape Jean-Paul II fixait également une perspective exigeante, qui nous fait entrer de plein pied dans le thème central fixé pour notre réflexion : "Aujourd’hui, une nouvelle étape s’ouvre devant vous : celle de la maturité ecclésiale. Cela ne veut pas dire que tous les problèmes ont été résolus. Il s’agit plutôt d’un défi. Une voie à parcourir. L’Eglise attend de vous des fruits "mûrs" de communion et d’engagement".

Il apparaît clairement que le magistère pontifical indique cette voie vers la maturité à travers ses enseignements et orientations. En particulier, dans l’Exhortation apostolique post-synodale Christifideles laici, en évoquant une "nouvelle saison associative des fidèles laïcs", Jean-Paul II propose cinq critères d’"ecclésialité" des mouvements et des communautés nouvelles. Ils ne servent pas seulement de guides pour le discernement des pasteurs, mais ils tracent aussi la voie pour ce chemin de maturité ecclésiale. De fait, les mouvements et les communautés nouvelles sont des sujets providentiels de la sanctification, de la communion et de la mission de l’Eglise en tant que réalités qui vivent et font rayonner un recentrage, une reformulation et une revitalisation de l’expérience chrétienne, dans les différents facteurs inséparables qui la constituent et qui la rénovent constamment : - tout d’abord, une rencontre nouvelle avec Jésus-Christ pour se mettre à sa suite (sequela Christi), événement qui détermine toute l’existence humaine, à la lumière de la vocation universelle à la sainteté ; - un sens d’appartenance et d’adhésion à l’Eglise, mystère de communion, dont l’unité se réalise dans une pluralité de formes communautaires ; - une éducation à la foi qui suit des méthodes et des chemins où s’incarne la fidélité à la grande tradition catholique ; - un élan missionnaire, reconnaissant et joyeux, visant à communiquer partout le don de la rencontre avec le Christ dans toutes les situations, milieux et cultures ; - une étreinte de charité, de solidarité et de service à la rencontre de tous les besoins humains, spécialement des plus pauvres et de ceux qui souffrent, comme bâtisseurs de sociétés plus justes et pacifiques, davantage à la mesure de la dignité de chaque personne et de toutes les personnes.

Je me permets de concentrer ces critères de croissance vers la maturité et, par conséquent, d’organiser les réflexions que je veux partager avec vous, autour de trois axes fondamentaux : sur le charisme, sur la communion et sur la mission.

Conscience et responsabilité pour les charismes

Le premier axe fondamental de croissance mûre est celui d’une profonde conscience et responsabilité pour le charisme qui est à l’origine de son propre mouvement ou de sa communauté, qui marque son originalité, c’est-à-dire la nouveauté de l’origine. Le cardinal Ratzinger l’écrivait déjà dans son célèbre "Rapport sur la foi" : "Ce qui est signe d’espoir dans l’étendue de toute l’Eglise – précisément aussi au milieu de la crise de l’Eglise dans le monde occidental -, c’est l’éclosion de nouveaux mouvements que personne n’a planifiés, auxquels personne n’a fait appel, mais qui proviennent simplement de la vitalité intérieure même de la foi (…). Ce qui est frappant, c’est que tout cela ne résulte pas de la planification émanant d’une administration pastorale, mais a surgi de soi-même (…). Je trouve merveilleux que l’Esprit, une fois encore, se montre plus fort que nos planifications, et qu’il se mette en valeur d’une manière tout autre que celle que nous avions imaginée". En effet, à la différence des associations traditionnelles laïques d’apostolat, les mouvements et les communautés nouvelles se reconnaissent et se définissent par un charisme donné opportunément à une personne. Pour le don de l’Esprit, le Christ saisit une personne, l’attire, l’attache à lui et la conduit sous une forme imprévue à donner naissance à un nouveau cheminement de foi. Il se passe précisément ce qu’affirme Benoît XVI dans son encyclique Deus caritas est, n° 1 : "A l’origine du fait d’être chrétien, il n’y a pas une décision éthique ou une grande idée, mais la rencontre avec un événement, avec une Personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive". Le radicalisme et la fascination du témoignage personnel de celui qui est investi par un charisme suscite chez ceux qui le rencontrent un pressentiment, un attrait, une ardente correspondance du cœur et, après, un désir de le suivre, une sequela. Cette expérience n’est pas différente de celle que vécurent les premiers disciples au Jourdain face à la présence humaine extraordinaire qu’ils rencontrèrent et qu’ils suivirent : "Maître, où demeures-tu ? … Venez et voyez". La méthode chrétienne pour devenir disciple est toujours faite d’une rencontre renouvelée avec la présence exceptionnelle du Christ, d’une correspondance du cœur où se dressent les désirs de vérité, de bonheur et de beauté, de la volonté de suivre (sequela) le Seigneur, d’"être" ou de "demeurer" avec Lui, d’écouter ses enseignements, d’un désir d’amitié qui devienne communion avec Lui et avec les siens. Les mouvements sont, à cet égard, des écoles de formation des disciples de Jésus.

Qu’est-ce qu’un charisme – comme l’enseigne l’apôtre Paul – sinon un don (gratia gratis data) qui provient de l’unique Esprit (cf. 1 Co 12, 4-11) pour proclamer Jésus-Christ comme Seigneur (1 Co 12, 3) et concourir à la croissance du corps du Christ (cf. 1 Co 12, 7 ; 12, 2-27). La recherche haletante et exaltée des charismes dit extraordinaires est un mauvais signe, car l’Esprit de Dieu fait estimer, avant tout et surtout, le don de la charité (cf. 1 Co 13 ; 2 Co 6, 6 ; Ga 5, 22). Les charismes ouvrent l’intelligence et enflamment la volonté vers de nouveaux chemins de rencontre du Seigneur, dont la présence devient une charge évidente de réalité, de nouveauté, de capacité d’affection et de persuasion. Voilà pourquoi les mouvements sont des modalités à travers lesquelles l’événement du Christ et de son mystère dans l’histoire, l’Eglise, rencontrent la vie des personnes de façon émouvante, éducative et convaincante.

Le premier signe de discernement et de maturité d’un mouvement ou d’une communauté est de susciter parmi les personnes une rencontre renouvelée avec le Seigneur, comme si c’était la première fois, comme s’il s’agissait toujours d’un nouveau début, enraciné dans son expérience personnelle et communautaire. De là surgit une confession sereine, remplie de joie et d’espérance, sans réticences ni problématisations inhibitrices, du fait que Jésus est le Seigneur. C’est aller aux sources de la foi, redécouvrir le don du Baptême, croître dans la conscience et la responsabilité de se reconnaître "créature nouvelle" revêtue du Christ, associé à sa mort et à sa résurrection.

Participer au don d’un charisme requiert diverses attitudes qui sont des signes de maturité spirituelle au sein des mouvements et communautés. A la stupeur de la rencontre suit la simplicité du cœur dans l’adhésion, la gratitude pour le don reçu (tout est don !) et la joie qui jaillit malgré toute difficulté et souffrance. Cette adhésion est soutenue par un grand enthousiasme, surtout lors des phases initiales de vie et de croissance d’un mouvement ou d’une communauté, quand on partage avec le "fondateur" et les premiers initiateurs la surprise bouleversante de la nouveauté vécue, quand on est confronté de façon imprévue à une expérience pressentie comme promesse de vérité et de beauté pour sa vie. La racine étymologique du mot enthousiasme est celle d’être avec Dieu, en Dieu. L’adhésion, l’appartenance et la fidélité dans la participation à la vie des mouvements et des communautés sont souvent "éprouvées". Parfois, l’enthousiasme initial décline. Le "fondateur" peut venir à manquer et une institutionnalisation souffrante et tourmentée du mouvement ou de la communauté peut advenir. D’autres fois, les élans de radicalisme, de liberté et de rayonnement de l’expérience originelle semblent faiblir. Il y a des temps d’enthousiasme et des temps d’aridité. Et le diable, prince du mensonge, celui qui sème la zizanie de la division, connaît et se sert de la fragilité des personnes. Aussi est-ce une attitude mûre de tout membre d’un mouvement ou communauté que de demander constamment au Saint Esprit d’expérimenter toujours comme un nouveau début cette rencontre avec le Seigneur, avec toute la réalité, la nouveauté, l’actualité et la fascination que suscite le charisme reçu et partagé. Une appartenance vraie et fidèle mûrit dans la prière, qui est le geste le plus humain, nécessaire et fécond, qu’il s’agisse d’une prière de demande, de supplique, d’action de grâces ou de louange. Les disciples d’Emmaüs, craintifs et déconcertés, font l’expérience d’une nouvelle "ardeur" du cœur quand ils perçoivent à nouveau le don de la présence du Seigneur. C’est Lui qui nous enseigne ce sens profond d’humilité : sans Lui nous ne pouvons rien faire. L’orgueil emphatique est tout le contraire : il conçoit ses propres œuvres, de façon pharisaïque, comme la réussite et le succès d’un projet fait soi-même, selon ses propres forces et mesures.

Un mouvement ou une communauté est, certes, un petit signe qui renvoie à une réalité infiniment plus grande. La rencontre avec le Seigneur, suscitée par l’expérience d’adhésion à un mouvement ou à une communauté, est une vraie rencontre si elle conduit à redécouvrir le pain de Sa Parole et de l’Eucharistie, Sa présence réelle dans la célébration eucharistique, à se reconnaître membres de Son Corps qui est l’Eglise, à adorer sa présence, le fait que là où deux ou trois sont réunis en Son Nom Il est présent, à rechercher Son visage dans les frères et, en particulier, dans les pauvres et en ceux qui souffrent. Les charismes authentiques sont ordonnés à la grâce sanctifiante, à la communication de la vie surnaturelle, aux vertus théologales de la foi, de l’espérance et de la charité qui nous rendent "participants de la divine nature" (2 P 1, 4). Voici pourquoi ils sont orientés vers la rencontre avec le Christ dans les sacrements, gestes de sa présence salvifique dans l’Eglise. Le chemin de sequela Christi tracé par le charisme rend plus existentiellement expressive la grâce sacramentelle. C’est pour cela que l’expérience suscitée par un mouvement porte à la redécouverte des sacrements et à une vie liturgique et sacramentelle plus intense. C’est un signe de maturité quand cette Présence du Seigneur devient compagne de la vie, devient, par grâce, chaque fois plus habituelle et familière, quand elle se cultive dans le dialogue aimant et confiant, quand elle se fait prière, rythme les heures de la journée, de sorte que lorsqu’on travaille ou que l’on étudie, que l’on mange ou se repose, tout est fait pour la gloire du Christ.

L’adhésion au charisme est une vraie rencontre avec le Seigneur s’il change la vie de ceux qui appartiennent à la compagnie que suscite le même charisme. Quand elle transforme toutes les dimensions de l’existence ! Et ceci, non seulement par un effort de cohérence morale, mais plutôt en reconnaissant profondément ses propres limites, ses propres misères, la disproportion entre le don et le néant que nous sommes en raison de la blessure originelle et profonde du péché. Donc, en me confiant avant tout à la grâce d’une rencontre toujours renouvelée avec Jésus-Christ, force de ma faiblesse, qui, malgré mes résistances et mes chutes, change mon rapport avec ma femme et mes enfants, mes affections et mes amitiés, la façon avec laquelle je me comporte au travail ou à l’école, l’usage de mon temps libre et de l’argent, mon regard sur toute la réalité jusqu’à mes moindres gestes quotidiens. Et je peux vérifier avec gratitude ce changement parce qu’il rend ma vie plus humaine, plus remplie de charité, de positivité pour affronter toute réalité, plus joyeuse et avec plus de goût. Nous sommes soutenus par l’espérance car toujours prêts à recommencer après chaque chute inévitable, en nous confiant à la miséricorde de Dieu, en redécouvrant l’importance du sacrement de la confession pour notre vie. Tout ceci se manifeste dans la participation de la personne à la vie communautaire. On apprend à expérimenter avec surprise et gratitude "le centuple par surcroît". Ce fut d’ailleurs l’exclamation de Benoît XVI à la fin de la première homélie de son ministère pétrinien : "Celui qui fait entrer le Christ [dans sa vie] ne perd rien, rien – absolument rien de ce qui rend la vie libre, belle et grande (…). Le Christ donne tout et n’enlève rien. Il nous fait découvrir notre propre humanité. Il dévoile “les grandes potentialités de la condition humaine”". Il faut que se renouvelle toujours le “ fiat ” pour que la Présence du Christ devienne toujours plus chair de notre chair et que nous puissions parvenir à dire comme l’apôtre Paul : "Ce n’est plus moi qui vis mais le Christ qui vit en moi" (Ga 2, 20). Adhérer à un charisme, c’est suivre une voie de sainteté.

Mais il y a plus encore. Une adhésion mûre de la foi comme horizon de toute la vie, qui détermine toute l’existence, tend à devenir un critère de jugement de tous les faits et de toutes les situations, des problèmes et des défis de la vie personnelle et collective. Je dis "tend", car il faut que notre sensibilité, notre affection et notre intelligence grandissent pour créer une "mens catholica" face à tout. Mon adhésion ne peut absolument pas demeurer au niveau de sentiments ou d’émotions religieuses, aussi enthousiasmants soient-ils ! Si le don le plus grand est, certes, la charité, celle-ci ne peut pas dégénérer et se confondre avec un "sentimentalisme amoureux", avec une sensation d’être bien dans sa peau et une agréable superficialité de la compagnie. Ceux qui se fient aux sentiments s’égareront devant l’épreuve. Car pendant que l’on s’agrippe aux émotions religieuses, on ne se rend pas compte que l’on devient toujours plus con-formé par les puissants moyens de communication et de contrôles sociaux, persuasifs et omniprésents, selon leurs paradigmes, leurs programmes, leurs images et leur style toujours plus éloignés et hostiles vis-à-vis de la tradition catholique. La maturité de l’adhésion à un mouvement ou à une communauté se mesure aussi à cette adhésion à Dieu comme Logos, comme centre du cosmos et de l’histoire où tout consiste et subsiste, donc comme signification de toute l’existence humaine, de toute la création et de l’histoire humaine, qui est en même temps un Dieu qui se révèle comme Amour : il est "agape", mais aussi "eros" car passionné de la vie et du destin des hommes, plein de miséricorde, jusqu’à donner sa vie pour leur salut. Le Logos fait chair ! Benoît XVI nous donne en particulier son enseignement sur ces deux visages inséparables, que sont la vérité et l’amour, de l’unique don de Dieu. Amour et vérité forment la bipolarité qui constitue le fondement de toute la réalité. Le Pape veut nous éperonner à approfondir le caractère raisonnable de la foi pour nous introduire à la profondeur des mystères chrétiens, qui correspondent et satisfont totalement les désirs et les attentes de "sens", de vérité, d’accomplissement qui sont inhérents au "cœur" de toute personne. L’exigence d’une formation chrétienne sérieuse et rigoureuse n’est pas seulement celle d’une accumulation d’informations, mais elle consiste surtout à imprimer une "forme" à sa vie, pour adhérer avec une liberté consciente à la Seigneurie du Christ sur ma vie et sur toute l’histoire ; c’est ce qui me permet de rendre raison de l’espérance qui est en nous. La foi n’est jamais absence de la raison ; elle fleurit à la limite extrême de la raison. Cette certitude est le contraire de l’attitude qui consiste à demeurer prisonnier de mes propres opinions, de faire ce que je veux et qui me plaît, de juger selon mes propres mesures, en devenant un esclave inconscient des mentalités mondaines dominantes qui distillent le relativisme et le scepticisme d’une part et, de l’autre, alimentent nos instincts. Ce jugement chrétien sur la réalité, à partir de notre propre expérience, ne tombe pas dans le subjectivisme s’il implique l’ascèse d’un processus éducatif, s’il sait suivre la direction donnée par l’autorité de la communauté et s’il se laisse illuminer et orienter par le magistère de l’Eglise.

Le Pape Benoît XVI insiste actuellement, dans tout son très riche magistère, sur le fait que la maturité de l’expérience des baptisés se manifeste et se déploie dans la redécouverte de la beauté, de la vérité et de la joie d’être chrétien. Car sa question fondamentale dans cette société post-chrétienne est de savoir comment il est possible de redécouvrir la foi, de devenir chrétien. Ce n’est ni l’héritage culturel, ni la simple diction de la doctrine chrétienne qui peut établir un rapport avec un homme pour lequel le christianisme est un passé qui ne le concerne pas. C’est quelque chose qui vient avant. Ce quelque chose qui vient avant, saint Augustin le nomme “ delectatio ” et “ dilectio ”, à savoir : l’attrait aimant de la grâce. Découvrir une correspondance entre l’événement chrétien et les exigences du cœur est une pure surprise, une expérience de gratuité. D’abord vient cela, qui est essentiel ; d’autant plus essentiel que la foi, surtout à notre époque, ne peut pas être considérée comme présupposée ou allant de soi. Benoît XVI, reprenant l’expression de Romano Guardini, parle du besoin de reconnaître l’essentiel de la vie, de la foi : retourner aux sources, toujours recommencer à partir du kérygme, rendre raison des mystères centraux de l’Evénement chrétien, attirer par leur beauté faite expérience humaine. Pour ceux qui appartiennent à un mouvement ecclésial ou à une communauté nouvelle, cela se traduit par une adhésion fidèle toujours renouvelée au charisme auquel ils participent, comme forme d’obéissance par le biais duquel la présence du Christ et le mystère de l’Eglise sont devenus évidents, émouvants, raisonnables pour leur propre vie.

L’adhésion à l’Eglise, mystère de communion

Passons maintenant au second axe du cheminement vers la “ maturité ” dans la vie d’un mouvement ecclésial ou d’une communauté nouvelle. Il est clair que l’adhésion au charisme en tant que rencontre avec le Christ sous la forme de l’obéissance à laquelle la Providence nous a destinés se réalise par l’éducation à redécouvrir l’appartenance à l’Eglise comme mystère de communion, greffés comme membres du corps du Christ par le Baptême, citoyens du peuple de Dieu pérégrinant dans l’histoire, à la façon des sarments dans la vigne du Seigneur.

Comment maintenir vivante la foi comme événement dans la personne ? Comment grandir dans la “ nouveauté de vie ” de la "créature nouvelle", régénérée ontologiquement par la grâce baptismale ? Comment vivre la liberté des enfants de Dieu au milieu du monde, comme signe de contradiction et d’espérance ? Comment le faire sans un enracinement dans et une appartenance vigoureuse à une communauté chrétienne concrète, vivante, qui soit une demeure pour la personne, qui embrasse toute sa vie, qui soutienne et alimente la mémoire du Christ dans toutes ses dimensions, dans tous les instants et gestes de son existence ? De ce point de vue aussi les mouvements et les communautés nouvelles se révèlent être "une réponse providentielle". L’"affinité spirituelle" suscitée par la sequela Christi, grâce au charisme auquel les membres d’un même mouvement ou association participent, se réalise par des liens profonds d’amitié, en compagnies vocationnelles et éducatives, dans des formes communautaires intenses et toujours nouvelles. Les mouvements sont un "signe de liberté de formes dans lesquelles se réalise l’unique Eglise" - comme le disait Jean Paul II -, son mystère de communion au milieu des hommes.

De fait, un sens d’appartenance faible à l’Eglise finit par faire d’elle une station de services religieux sporadiques. Il n’est pas suffisant non plus d’avoir une idée de l’Eglise. Si elle demeure à un niveau abstrait, comme un simple article de doctrine, comme façon d’être, elle se réduit à un ajout dans la vie de la personne. Ce n’est pas un ensemble d’idées, des compagnies agréables ou d’initiatives qui nous réunit en communauté. Il ne faut pas s’étonner alors que l’Eglise soit souvent considérée, de fait, comme une institution religieuse soumise à notre sectionnement analytique, à nos préjugés, mesures et projets. Eh bien non ! L’Eglise n’est pas notre Eglise, mais l’Eglise de Dieu ; elle s’enracine dans la Trinité, elle est don de Dieu pour le salut des hommes. Il faut donc participer à une communauté concrète, expérimentée comme signe et reflet lumineux du mystère de communion qu’est l’Eglise, Corps du Christ qui prolonge sa présence et dont les gestes sacramentels embrassent et transforment l’existence du peuple de Dieu pèlerin dans l’histoire. La stupeur nous envahit alors devant le tremendum mysterium : le mur qui séparait les personnes, comme des étrangers, se brise et, par grâce, elles se reconnaissent réellement "membres du même Corps", tous faits "un dans le Christ" (cf. Ga 3, 28 ; Col 11), dans ce "signe d’unité" et ce "lien de charité" dont l’Eucharistie est la source et le sommet.

Le magistère de Jean-Paul II et le cheminement synodal de l’Eglise ont mis en évidence cette nécessité d’approfondir l’autoconscience et l’auto¬réalisation de l’ecclésiologie de communion, selon ce qu’a enseigné le Concile Vatican II. Nous connaissons la lourde croix portée saintement par Paul VI, qui ressentait la contradiction dramatique entre la profonde et belle ecclésiologie du Concile, apparue surtout dans la constitution dogmatique fondamentale Lumen gentium, et le torrent de contestations, de désaffections, de crises et de manipulations dont l’Eglise elle-même souffrait durant la période qui a immédiatement suivi le Concile. Voilà pourquoi nous sommes tous invités aujourd’hui à redécouvrir la densité, la beauté et la profondeur du mystère de communion qui, à partir de sa ra¬cine trinitaire, constitue l’Eglise en tant que communauté de pécheurs ré¬conciliés et envoyés, fondée et toujours renouvelée par les dons sacramentels, hiérarchiques et charismatiques qui lui sont co-essentiels. Il faut, en tout cas, d’éviter d’opposer les divers facteurs et dimensions que sont essentielles alla nature de l’Eglise.

Je pense qu’il n’est pas risqué d’affirmer que les mouvements sont un début de "réponse providentielle" en tant que sujets qui vivent et proposent, à partir du fort attrait de leurs expériences communautaires, ce mystère de communion, en satisfaisant les besoins de la personne, faite pour la communion mais entraînée, d’un côté vers une massification anonyme qui la réduit au rang de nombre, à une série de réactions et de fonctions, à un engrenage de la machine de production et de l’homologation culturelle et, d’un autre côté, vers une insupportable solitude, en l’absence de rencontres et d’amitiés vraies, dans des processus de désintégration du tissu social caractérisé par un individualisme radical. Nous vivons dans le village global de la révolution des communications, mais la communion entre les personnes fait de plus en plus défaut : les personnes demeurent étrangères et indifférentes les unes aux autres, sans parvenir à dépasser l’inimitié et l’exclusion, qui sont le facteur dominant au niveau du monde. N’enregistre-t-on pas une forte croissance des communautés évangéliques et pentecôtistes, qui attirent même bon nombre de baptisés de l’Eglise catholique, là où le tissu social apparaît très désintégré et où manque un accueil adéquat des personnes dans des communautés catholiques vivantes, attentives à tous leurs besoins ? "En d’autres termes – signalait le cardinal Ratzinger dans son livre-interview intitulé "Le sel de la terre" – si la société dans son ensemble n’est plus un milieu chrétien […] c’est l’Eglise elle-même qui doit se construire des cellules vitales, des espaces dans lesquels un soutien et un cheminement communs soient possibles, en faisant en sorte de pouvoir expérimenter et pratiquer concrètement au sein d’une réalité plus petite la grande réalité vitale de l’Eglise". Il est alors possible de faire l’expérience de l’Eglise comme "le soutien d’un grand amour".

Ce qui soutient la foi et ce qui change la vie, c’est une expérience concrète de communion (dans la famille, dans la paroisse, dans l’association, dans le mouvement) - non pas l’isolement ou la diaspora, non pas la participation épisodique à des offices religieux, non pas des renouvellements de façade, ni l’activisme fonctionnel au sein de collectifs impersonnels, ni encore moins la simple étiquette de catholique. Ce qui se passait avec la première communauté chrétienne devrait advenir aujourd’hui encore : toute expérience communautaire dans l’Eglise devrait susciter l’exclamation pleine de surprise et d’admiration : "Regardez comme ils s’aiment !" (pourquoi vivent-ils ainsi ?), comme témoignage inouï d’unité, de relations humaines plus vraies, réconciliées, fraternelles, pleines d’humanité, miracle suscité par l’Esprit de Dieu pour la conversion et la transformation du monde. L’attrait de la vie communautaire des mouvements renvoie à une conscience renouvelée et à une expérience de la source sacramentelle, eucharistique, comme l’unique capable de construire la communio que le monde, à lui seul, ne parvient pas à conquérir (ses utopies finissent, au contraire, en enfers réels). De la sorte, en tant que communautés de pauvres pécheurs qui s’en remettent à la miséricorde de Dieu et réconciliés en une surprenante fraternité et unité. L’expérience des mouvements ne fait pas autre chose que confirmer l’indication fondamentale de l’exhortation Christifideles laici, lors¬qu’elle dit que pour recomposer le tissu de la société humaine, il est avant tout nécessaire de reconstituer le tissu des communautés ecclésiales. Ce n’est pas un hasard si l’histoire nous démontre que les mouvements de renouveau suscités par l’Esprit pour revitaliser la foi et évangéliser la culture tendent toujours à revenir aux sources et à ré-actualiser sous des formes toujours diverses et nouvelles le paradigme de la communauté primitive décrite dans les Actes des Apôtres.

Je ne veux pas m’attarder à souligner, car ce devrait être très clair, que cela n’a rien à voir avec la réduction des formes communautaires à des groupes narcissiques et présomptueux qui se proclament eux-même l’“ ecclesia ” authentique, à des refuges chauds et protecteurs loin du bruit du monde comme autant d’oasis de gratification intimiste dans le désert de la sécularisation, à des encadrements et raidissements peu respectueux de la liberté de la personne en tant que telle, à une “ affection ” purement sentimentale et auto-complaisante, à la satisfaction d’une compagnie qui s’enferme sur elle-même en guise de thérapie psychologique et conviviale et altère sa nature de signe du dessein et du but qui la constituent. Saint Augustin écrit : « Dans cette coexistence humaine, chargée d’erreurs et de souffrances, qu’est-ce qui nous console sinon une foi sûre et l’amour de vrais et bons amis ? », c’est-à-dire une foi solide qui vit et grandit dans un milieu amical. Mais si l’amitié se réduit à “ être bien ensemble ” et non pas à être ensemble pour lutter et tendre en intensité de désir vers la plénitude, il ne s’agit vraiment pas d’une compagnie intéressante.

En outre, il faut toujours avoir présent à l’esprit que tout mouvement ecclésial ou communauté nouvelle est une compagnie "guidée" qui s’édifie dans l’adhésion de la liberté de la personne dans la sequela, c’est-à-dire dans l’obéissance à ceux qui la guident. Il n’existe pas de charismes donnés à des "collectifs" mais à des personnes individuellement, reconnues comme "fondateurs" ou "initiateurs" (bien qu’eux-mêmes, et c’est un bon signe, soient les premiers étonnés et reconnaissants pour la façon dont le Seigneur, par des voies imprévisibles, les a impliqués dans un dessein et dans une histoire surprenants). L’adhésion et la fidélité à un charisme implique et requiert un attachement au "fondateur" en tant qu’expérience plus authentiquement et plus puissamment humaine, témoignage rayonnant et guide qualifié d’un chemin de vie nouvelle selon l’Evangile. Toute prétention ou revendication de "démocratisme" ne fait qu’alimenter ses propres mesures individualistes qui désagrègent une appartenance communautaire authentique. Ceci continue d’être fondamental lorsque le fondateur n’est plus là : il n’y a pas de communauté sans discipline, c’est-à-dire sans obéissance, sans reconnaissance de l’autorité et adhésion à ces indications. Plus elle rend évidente l’autorité au charisme originel, plus l’autorité parvient à être qualifiée et plus elle apparaît comme pro-vocation à la liberté de ceux qui sont appelés à grandir dans ce sentiment d’appartenance comme réalisation de leur vocation.

A ce propos, j’ajoute également que, contrairement au cas des associations traditionnelles d’apostolat des laïcs, nous parlons ici de "mouvements ecclésiaux", à la fois parce qu’ils accueillent des baptisés dans leurs différents états de vie et parce que les charismes qui les suscitent et les animent tendent à éduquer à la totalité de l’expérience chrétienne, ecclésiale ("le tout dans le fragment", selon l’expression de Hans Urs von Balthasar, ou "Église en petit", comme disait un fondateur). Non pas des expériences partielles, sectorielles, fragmentaires, ni même une spiritualité particulière, encore moins la prétention d’être l’Eglise, mais reflets singuliers de l’unique Eglise. Non pas une fragmentation de l’Eglise, mais des modalités originales, bien que contingentes, de vivre le mystère de l’Eglise. Ce qu’un mouvement communique et porte avec soi, c’est la vie même de l’Eglise - pas une partie seulement, réduite ou “ spécialisée ” d’une manière ou d’une autre. Mais l’on parle de mouvements ecclésiaux notamment parce que le don est pour tous, il ne connaît pas de frontières closes au sein des différents états de vie dans l’Eglise. Au sein des mouvements et des communautés nouvelles il y a des fidèles laïcs mariés, des célibataires et aussi qui vivent la virginité ; il y a des prêtres et même des religieux et les religieuses (dans le respect de la discipline de leur institut). C’est un fait que des chrétiens de différents états de vie participent, personnellement, à la vie d’un mouvement ecclésial ou d’une communauté nouvelle. Bien plus, cette communion de personnes qui vivent la vocation chrétienne selon différents états de vie est considérée par certains comme faisant partie du charisme reçu. L’exhortation apostolique Christifideles laici est très claire et profonde lorsqu’elle affirme : "Dans l’Eglise-Communion, les états de vie sont si unis entre eux qu’ils sont ordonnés l’un à l’autre. Leur sens profond est le même, il est unique pour tous : celui d’être une façon de vivre l’égale dignité chrétienne et la vocation universelle à la sainteté dans la perfection de l’amour. Les modalités sont tout à la fois diverses et complémentaires, de sorte que chacune d’elles a sa physionomie originale et qu’on ne saurait confondre, et, en même temps, chacune se situe en relation avec les autres et à leur service" (n° 55). La circularité de cette communion dans vos communautés doit clairement conserver et sauvegarder la physionomie originale des différents états de vie qui ne peuvent pas être confondus, en évitant tout ce qui pourrait finir par l’offusquer et tendre à aplanir la pluralité nécessaire et essentielle en une uniformité confuse et appauvrie. Reconnaître que chaque état de vie implique une vocation propre et exige aussi une discipline de vie spécifique est un signe de maturité. Une communauté de vie entre ceux qui vivent dans différents états de vie requiert une très nette distinction d’espaces, de lieux, de temps et d’activité entre ceux qui vivent dans un état conjugal et familial, entre les ministres ordonnés, entre les personnes consacrées dans la virginité (avec la nécessaire séparation entre hommes et femmes), même s’il peut y avoir des espaces, des lieux, des temps et des activités communes de prière, de réflexion et d’action. L’Eglise, experte en humanité, demande le réalisme et la prudence. Je ne peux pas m’attarder ici sur cette question très importante et délicate, ainsi que sur les implications théologiques, spirituelles et pastorales de la participation personnelle des ministres ordonnés d’une part, des religieux et des religieuses d’autre part, dans la vie du mouvement ou de la communauté nouvelle, car je n’aurais pas le temps de les développer. Il me suffit d’affirmer, comme principe, que l’appartenance du prêtre est licite et bénéfique quand elle lui permet davantage de vivre avec une conscience, une gratitude et une disponibilité plus profondes la grâce de son ordination sacerdotale et les responsabilités qui en découlent. La question de la participation des religieux et des religieuses est plus délicate (c’est pourquoi la discipline canonique requiert une autorisation des Supérieurs), même si les expériences très positives abondent. On constate quelquefois que certains cherchent dans l’appartenance à des mouvements ou communautés nouvelles l’attrait d’un charisme et le soutien et l’élan d’une compagnie dont ils n’ont fait qu’une faible expérience dans leur communauté religieuse d’origine.

Un aspect essentiel de la maturité ecclésiale des mouvements et des nouvelles communautés se révèle quand leurs charismes se réalisent comme méthodes d’éducation afin que la fidélité au Christ et à la Tradition soit soutenue et confortée par un milieu ecclésial vraiment conscient de cette fidélité nécessaire. Est-il exagéré de dire que nous avons vécu et que nous sommes en train de vivre, dans l’Eglise, des situations très fréquentes de crise d’une authentique éducation catholique, de plus grande difficulté dans la formation de personnalités solides et mûres dans la foi, d’adhésion plus intégrale aux vérités enseignées par l’Eglise ? Que dire des résultats de nombreux sondages d’opinion permettant de constater que des catholiques déclarés et même certains « agents pastoraux » composent leur mé¬lange de croyances, choisissant et écartant arbitrairement - en les réduisant au rang d’opinions - les enseignements doctrinaux et moraux de l’Eglise ? Aujourd’hui plus que jamais, l’expérience chrétienne de l’individu ou du groupe court le risque de rester prisonnier en dernière instance du pouvoir et de ses modes. La fides qua ne dispense pas de la fides quae : nous ne croyons pas en n’importe quoi ! Les mouvements sont une “ réponse providentielle ” face à une situation de ce type, car ils éduquent des personnes dont l’expérience chrétienne gran¬dit en une intelligence de la foi plus fidèle et plus systématique comme clef d’une intelligence plus profonde de toute réalité. Pour renforcer et enrichir cette éducation, le mouvement ecclésial où la nouvelle communauté est appelé à faire confluer la nouveauté de son charisme spécifique dans le grand sillon de la tradition catholique. Cette tradition n’est autre que « le fleuve de la vie nouvelle qui vient des origines, du Christ jusqu’à nous, et nous engage dans l’histoire de l’humanité ». Ou, en d’autres termes, c’est « l’histoire de l’Esprit qui agit dans l’histoire de l’Eglise par la médiation des apôtres et de leurs successeurs » (Benoît XVI, 3 mai 2007). L’expérience chrétienne éduquée par un mouvement ecclésial se révèle mûre quand elle se montre fidèle à cette tradition et dans la mesure où elle incorpore à elle les biens du salut, de la sainteté, de la doctrine et de la culture dont elle nous fait elle-même le don. Il est aussi de la responsabilité des mouvements d’y adhérer mais aussi de la reformuler, toujours dans la fidélité à ses contenus essentiels, pour « reproposer de manière fascinante et en harmonie avec la culture contemporaine, l’événement chrétien » (Benoît XVI, 24 mars 2007). Les charismes n’ajoutent rien aux contenus de la Révélation, à la doctrine enseignée par l’Eglise, mais ils font resplendir leur raison d’être et leur beauté, leur attrait aussi, et ils émeuvent l’intelligence et la volonté pour qu’elles y adhèrent et fassent d’eux une expérience globalisante de vie.

Une garantie d’authenticité des charismes et de maturité ecclésiale des mouvements et des communautés nouvelles se manifeste lorsqu’ils se soumettent à ceux que l’Esprit Saint a placés, dans le ministère apostolique, pour renforcer la continuité de la tradition, garder la famille de Dieu dans la vérité, célébrer les mystères qui rendent toujours actuelle la présence salvifique du Christ et pour guider la communauté des croyants avec un discernement sage et qualifié. Opposer une Eglise institutionnelle et opaque à une Eglise charismatique est un signe de confusion. L’Esprit assiste le Pape et les évêques, investis du charisme de discernement de tous les charismes dans l’Eglise (cf. 1 Jn 4, 6 ; 1 Th 5, 19ss ; 1 Co 4, 1). C’est une grave responsabilité, comme le dit l’apôtre Paul et comme l’ont souvent rappelé Jean-Paul II et Benoît XVI : « N’éteignez pas l’Esprit… mais vérifiez tout : ce qui est bon, retenez-le » (1 Th 5, 19.21). Par conséquent, pour les aider dans cette tâche délicate, Jean-Paul II propose les “ critères de discernement ” et d’“ ecclésialité ” (cf. ChL 30), qui trouvent leur vérification concrète dans l’observation attentive des fruits que l’appartenance à un mouvement suscite dans la vie des fidèles. L’Esprit Saint « veut que vous preniez de multiples formes – disait le Pape Benoît XVI aux mouvements et aux communautés nouvelles réunies place Saint-Pierre, le 3 juin 2006 – et il vous veut pour l’unique corps, dans l’union avec les ordres durables – les jointures – de l’Eglise, avec les successeurs des apôtres et le successeur de saint Pierre ».

A partir de cette perspective, il apparaît de façon très claire et compréhensible que les mouvements ecclésiaux et les communautés nouvelles, surtout quand ils s’implantent dans diverses Eglises locales de plusieurs nations, cherchent un lien fort avec le Siège de Pierre. Il ne s’agit pas seulement d’assurer l’unité du mouvement malgré la pluralité de ses localisations. Cela va plus loin. Le cardinal Ratzinger lui-même signalait que doivent toujours exister dans l’Eglise catholiques des services et des missions qui n’aient pas seulement des dimensions locales mais qui soient fonctionnels par rapport au mandat qui embrasse toute la réalité ecclésiale et la propagation de l’Evangile jusqu’aux extrémités de la terre. La mission universelle confiée au Successeur de Pierre a précisément besoin de ces services, tandis que ceux-ci ont besoin d’une référence directe au ministère pétrinien. En parcourant l’histoire de l’Eglise, celui qui était alors Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi écrivait ainsi : « La Papauté n’a pas créé les mouvements, mais elle a été leur soutien essentiel dans la structure de l’Eglise, leur pilier ecclésial », rendant sous cette forme « plus visible que jamais le sens le plus profond et la véritable essence du ministère pétrinien : maintenir vif le dynamisme de la mission ad extra et ad intra ». C’est pourquoi Benoît XVI exhorte les mouvements ecclésiaux et les communautés nouvelles à "être, plus encore, beaucoup plus, des collaborateurs dans le ministère apostolique du Pape". Certes, il serait grossièrement faux de prétendre opposer ce lien spécial, presque une alliance des mouvements avec la Papauté, à la communion effective et affective avec les Ordinaires diocésains et à l’obéissance qui leur est due. Aux évêques le Pape demande l’amour magnanime du bon Pasteur pour accueillir et accompagner de façon qualifiée les mouvements et les communautés nouvelles, et à ceux-ci l’humilité et la prompte disponibilité à s’insérer dans la tradition, dans le tissu, dans les priorités pastorales des Eglises locales, en mettant généreusement au service de l’"utilité commune" leurs dons charismatiques, éducatifs et missionnaires, et en demeurant toujours respectueux et attentifs aux indications des évêques. Tout "cela n’élimine pas la difficulté – dit le Pape le 3 juin 2006 – d’apprendre comment nous rapporter les uns avec les autres" en vue de l’unique corps et dans l’unité de l’unique corps.

Un mot, enfin, sur la dimension œcuménique, qui est propre à la conscience qu’a d’elle-même l’Eglise catholique, vécue avec un engagement particulier de la part des mouvements ecclésiaux et des communautés nouvelles. Des frères d’autres confessions et communautés chrétiennes participent à certaines de ces réalités, à différents titres. L’ardente prière pour l’unité des chrétiens et la fraternité vécue portent avec soi la souffrance due à une communion incomplète, à cause des profondes dissensions doctrinales et disciplinaires qui empêchent de célébrer ensemble l’Eucharistie. Il ne faut pas douter que ces expériences vécues dans des mouvements et communautés sont un don pour le cheminement œcuménique de l’Eglise catholique, ainsi que pour d’autres communautés chrétiennes, pourvu qu’ils soient toujours respectueux des enseignements et des orientations provenant du Concile Vatican II et du Directoire sur les activités œcuméniques. Dans ce domaine, deux risques sont à éviter. Le premier, c’est que les différents éléments chrétiens d’une communauté soient plus attachés entre eux que chacun d’eux à son Eglise ou communauté d’appartenance, au point de configurer une sorte de communauté chrétienne trans-confessionnelle, avec une appartenance et une identité confuses. L’autre, c’est ce que j’ai pressenti dans une communauté en Italie, où il existe un grand temple dans lequel tous les membres de la communauté, catholique dans leur grande majorité, mais aussi d’autres communautés chrétiennes, se réunissait pour prier, avec une chapelle à part où se trouvait le Saint Sacrement et où la messe était célébrée pour les catholiques. Je ne voudrais pas dire que cela semblait une option en plus, car ce serait trop fort et trop injuste, mais je me demandais comment il était possible de vivre profondément dans une communauté de vie où l’Eucharistie n’était pas vraiment la source ni le sommet de la vie communautaire…

L’élan d’une nouvelle évangélisation

J’évoque brièvement maintenant le troisième axe du cheminement vers la maturité des mouvements ecclésiaux et des communautés nouvelles : la mission. Je crois que l’on peut affirmer que les mouvements ecclésiaux et les communautés nouvelles sont une "réponse providentielle" précisément pour la "nouvelle évangélisation" ("nouvelle dans son ardeur, dans ses méthodes, dans son expression"), d’autant plus urgente dans la mesure où de grandes masses d’hommes vivent "comme si Dieu n’existait pas" et que " le nombre de ceux qui ignorent le Christ et ne font pas partie de l’Eglise est en augmentation continuelle et a même doublé depuis la fin du Concile ". La description de l’Eglise fournie par l’exhortation apostolique post-synodale Christifideles laici ne laisse pas de place aux optimismes faciles : "Des nations et des pays entiers où la religion était autrefois très florissante […] sont aujourd’hui mis à dure épreuve et sont même parfois radicalement transformés par la diffusion incessante de l’indifférentisme, de la sécularisation et de l’athéisme". Mais aussi dans d’autres régions ou nations dans lesquelles "des traditions de piété et de religiosité populaire chrétienne restent très vives", "ce patrimoine moral et spirituel risque aujourd’hui d’être dispersé". Toutefois, comme il est difficile de surmonter un certain "train-train" des communautés chrétiennes, parfois trop absorbées dans leur activisme et leur problématique ad intra pour qu’elles se mettent réellement en état de mission !

La mission n’est certainement pas un ajout dans l’expérience chrétienne, mais sa communication intrinsèque, je dirais presque une sorte d’osmose, de personne à personne, par le biais du témoignage reconnaissant et rempli de joie de celui qui, ayant reçu gratuitement un grand don, expérimenté dans toute sa vérité, sa bonté et sa beauté pour sa propre vie, le partage généreusement avec tous ceux qu’il rencontre. Ce n’est ni une idéologie, ni un programme spécifique de pastorale, ni une stratégie, ni un changement de façade, ni même une opération de marketing pour rendre le produit intéressant, mais le témoignage d’une nouveauté de vie pressentie comme splendeur de la vérité et promesse de bonheur pour ceux qui la rencontrent. La mission est la vocation pour laquelle la vie nous a été donnée. Ce qui a été reçu gratuitement, est donné gratuitement, comme passion réelle pour le destin de chaque personne. L’amour pour l’autre suscite l’espérance que la Miséricorde le sauve !

Or, les mouvements et les communautés nouvelles sont des compagnies missionnaires projetées ad gentes. Combien redécouvrent le Baptême grâce à eux ! Que de conversions de gens éloignés de tout contact ecclésial ! Quelle générosité disponible de prêtres et de laïcs qui vivent de nouvelles formes de consécration, de catéchistes itinérants, de familles, de travailleurs et de coopérateurs qui partent aux quatre coins de la terre pour donner avec passion ce qu’ils ont reçu ! C’est ce que Benoît XVI a encore demandé avec force aux mouvements ecclésiaux et aux communautés nouvelles à la fin de son discours du 3 juin 2006.

Nous pouvons affirmer avec certitude que l’enracinement dans l’identité chrétienne, catholique, ne se réalise donc pas en se renfermant pour se protéger, dans un ghetto de restauration, mais c’est la condition et l’impulsion renouvelée pour devenir présent de façon explicite, visible, sans craintes ni calculs, dans tous les milieux et les situations de la vie, comme communicateurs de l’extraordinaire don de la rencontre avec le Christ. Voilà pourquoi une charge de positivité multiplie et approfondit toutes les rencontres, en mettant en valeur toute trace, toute recherche ou attente de vérité, de bien et de beauté, tout sens religieux, toute nostalgie et désir de Dieu, qui se rencontrent dans les situations humaines les plus diverses à la lumière du dessein divin qui s’accomplit en Jésus-Christ, unique Révélateur, unique Médiateur, unique Seigneur, unique Sauveur. Il ne peut pas y avoir en cela un éclectisme confus, bien qu’il nous faille être attentifs au risque éventuel d’irénismes un peu sentimentaux qui se répand dans un climat culturel contemporain, marqué par le relativisme.

C’est cette passion pour la vie et le destin des hommes qui rend la caritas Christi éveillée et opérationnelle à la rencontre de tout besoin humain, suscitant des efforts, des initiatives et des œuvres pour les affronter à la lumière des enseignements sociaux de l’Eglise et de ses piliers sur la dignité intégrale de chaque personne, sur la subsidiarité et sur la solidarité. Une position mûre à cet égard est ce qui évite de rester pris au piège du cercle vicieux entre une réduction moraliste et idéologique de l’engagement chrétien et une dérive light de spiritualisme désincarné, qui ignore ou est loin du caractère dramatique de la condition humaine et des graves problèmes et défis qui se posent pour aller au-delà des situations et des structures où le péché se déploie comme mensonge, violence, injustice, oppression, misère, etc. L’Evangile du Christ est bonne nouvelle sur la dignité et le destin de toute personne, amour préférentiel pour les pauvres, exigence de construction du bien commun des nations et de la famille humaine. Il manque peut-être encore, notamment comme responsabilité plus incisive et plus mûre des mouvements ecclésiaux et des communautés nouvelles, la formation d’une nouvelle génération adulte de catholiques, présents dans les différents "aréopages" de la vie publique – dans l’entreprise et dans le syndicat, à l’école et à l’université, dans les moyens de communication sociale, dans les milieux de la recherche scientifique et de la création artistique, dans les institutions de la politique… -, cohérents avec leur foi, convaincus qu’il n’y a pas de construction sociale vraiment humaine si le Christ ne devient pas la "pierre angulaire", capables de traduire cette cohérence et cette conviction dans la laïcité spécifique de ces milieux séculiers.

Oui ! "L’Eglise attend de vous des fruits mûrs de communion et d’engagement".











 
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